Délaissant son habituel univers sarde dont sortent tous ses personnages, la voilà s’emparant de Molière avec la troupe du Français.
Prenant le parti de nous faire remonter le temps, dans la première scène , les deux sœurs, habillées en vêtements ordinaires modernes, portables et ordinateur à la main, s’affrontent avec une véhémence toute contemporaine.
Eprise de Clitandre, Henriette rêve de mariage.
Toquée de savoir, Armande, méprise la chair.
Terme à la dispute : la sonnerie du téléphone d’Armande qui s’éloigne.
Suit , déroutante, la lourde chute de trois énormes ballots tombés des cintres.
En sortent les premiers éléments « anciens » : des robes de mariée surchargées de volants, un crucifix, un bouquet.
Voilà installée la splendeur outrancière d’Emma Dante.
Elle se développera tout au long de la pièce avec un indéniable sens du comique fourmillant d’inventions imaginatives, toutes inattendues, déjantées mais justes.
Le visuel domine.
Gestuelle de pantins empoussiérés sortant de malles géantes pour les hommes,
Ton péremptoire de ces dames « savantes » tyranniques, évoluant entre les piles de livres anciens posées au sol.
Vautrée sur son canapé rose, collants tigrés, bouteille de bière d’une main, fume-cigarette de l’autre, Bélise, nymphomane en roue libre, joint le geste à la parole emprisonnant le malheureux Clitandre entre ses jambes.
Le dossier escamotable du canapé , jolie trouvaille, sera son salut.
Que dire du Chrysale de Laurent Stocker, porté à son paroxysme de force comique. Elle n’est pas sans rappeler la grisante « folie » des Robert Hirsch, Jacques Charron ou Jean Le Poulain. Sous sa mauve perruque véritable pièce-montée, son costume de tons améthyste, délirant, irrésistible de drôlerie dans chacun de ses gestes, ses sautillements, ses toussotements, il emporte la salle.
Un Sommet d’interprétation, une perfection d’élocution .
Tout aussi juste et efficace, Eric Genovèse campe un Ariste, frère « sensé » de Chrysale. Il joue parfaitement l’élément modérateur dans cette famille fracturée, irréconciliable.
Cependant, un Trissotin falot, une Martine sans couleur, quelques interprètes, victimes de la suppression des cours d’élocution déçoivent dans une troupe « d’excellence ».
Enfin, impossible de pas souligner le rôle essentiel qu’occupent les costumes et la scénographie de Vanessa Sannino dans cet audacieux spectacle que domine le visuel.
Leur apparition progressive, se greffant sur des jeans pour atteindre au baroque le plus débridé, pourpoint renaissance, manches crevées, vertugadins, paniers, déclinés dans les coloris acides, rose bonbon, jaune d’or, vert péridot sont époustouflants.
Couverts de grands motifs d’indienne, les parois du décor glissent, s’élargissent, se rétrécissent, des fleurs y surgissent, les lumières de Cristian Zucaro scandent les espaces à la Dan Flavin.
L’ensemble fonctionne à merveille.
Triomphe d’une modernité « Intelligente »,
Voilà des « Femmes Savantes » sauce palermitaine,
Sans trahir Molière,
Emma Dante ne s’est pas trahie.
Une réussite à l’acide.