Malgré l’heure tardive, ses propos éveillent la curiosité du garçon.
Pour la première fois de sa longue existence, ce client va se confier.
Son histoire pourrait paraître invraisemblable, elle est basée sur des faits réels :
Celle de la tragique destinée du duo Imperio y Dolores, danseurs de flamenco connus dans toute l’Europe.
De leur vrai nom, Maria et Sylvin Rubinstein, sont les jumeaux d’une mère danseuse juive et d’un père Duc de Russie.
Leur vie sera marquée au fer rouge de l’histoire.
Elevés en Pologne, malgré une stricte formation à la danse classique, ils préfèrent se consacrer à leur passion pour le flamenco.
Le succès est au rendez-vous :
« Maria et moi, nous étions magnétiques, quand nous dansions ensemble nous n’étions plus qu’un »
Installés à Berlin, la montée du nazisme les contraint à retourner en Pologne.
Débutent les pires épreuves, suite d’évènements tragiques, extravagants,
De situations invraisemblables, de conséquences héroïques et incroyables.
Courageux, déterminés face aux effroyables circonstances, la fratrie se séparera après s’être échappée du ghetto de Varsovie.
Sylvin réussit à fuir après son arrestation et son emprisonnement.
Maria part à la recherche de sa mère pour la mettre à l’abri.
Entré dans un réseau de résistance dirigé par un officier de la Werhmacht opposant à Hitler de la première heure, Sylvin apprend la disparition de sa sœur.
La nouvelle brisera à jamais sa vie.
Ayant compris qu’il ne la reverra jamais, Sylvin la vengera, inlassablement, sans faiblir.
Souvent déguisé en femme, il multiplie les attentats contre les nazis.
Après guerre, inconsolable à jamais, pour « devenir » Maria il dansera en travesti, sous le nom d’Imperia Dolores suscitant encore l’enthousiasme du public.
Enfin, devenu brocanteur, il repère dans sa boutique les clients attirés par ses souvenirs nazis.
Un moyen de leur « faire casser la gueule » par ses voisins.
Ce récit d’un amour déchirant, d’intensité tragique et troublante: le déguisement, comme une sorte de résurrection, prend vie sous nos yeux avec beaucoup de justesse.
Quelques zapateados endiablés, lumineux, désespérés, furieux scandent avec intelligence les soubresauts de cette histoire hors du commun.
Félicitons Virginie Lemoine, metteur en scène, pour son très adroit sens du découpage, entre bonds dans l’espace et le temps avec seulement deux tabourets, une table haute et des projections bienvenues sous les éclairages de Mehdi Izza.
Dialogué avec talent par Yann Guillon et Stéphane Laporte leur texte respire l’authenticité, excluant le pathos, ne cédant pas à la facilité démonstrative et sentimentale.
Pas de théâtre sans comédiens. Autre réussite, la distribution.
Olivier Sitruk, Sylvin-Emporio, passe avec une maestria d’un âge avancé à sa jeunesse lointaine,
Joséphine Thoby, délicate Maria pourtant décidée, dégage toute la fraîcheur voulue de cette jeune femme trop tôt disparue,
et François Feroleto, outre son autorité sanglé dans son impeccable uniforme d’officier allemand, endosse brillamment les costumes de différents personnages.
Mention spéciale au flamenco.
En conclusion, face à l’admiration du garçon, s’exclamant :
« Vous êtes un héros de la résistance »
Sylvin répondra cette phrase sans appel :
« J’ étais un innocent, ils ont fait de moi un assassin »
Laconique et déchirant constat d’un être brisé.
Un spectacle plus que respectable : prenant, surprenant, émouvant.
Un succès annoncé, justifié