Jean-Claude Grumberg, après une enfance marquée par la Shoah, a toujours eu le génie de nous faire « rire aux larmes » de situations dramatiques, de l’absurdité du malheur.
« Dans le couloir » nous voilà face à deux vieux parents.
Ils sont « dans le couloir » du logis : excellent décor de Vincent Tordjman : trois portes noires découpées sur trois murs beiges en diagonales, et trois chaises noires pour tout accessoire.
Leur fils est revenu.
La situation dérange leurs habitudes.
Ils la supportent mal.
S’interrogent sur sa présence dans la chambre :
Résigné, mais docile, le père trouve porte close.
Seul le silence lui répond.
Vifs et rythmés, s’enchaînent de courts tableaux.
Les manies et petits égoïsmes du vieux ménage ne manquent de provoquer d’irrésistibles querelles autour de la température de la soupe ou du veau froid garnissant un sandwich.
L’absence du fils aussi.
Les dialogues ne manquent pas de sel.
Lyrique, la maman croit l’entendre « geindre dans son sommeil » comme dans son enfance,
Nostalgique, elle évoque avec attendrissement les repas de famille d’antan,
Accusatrice, reproche soudain au père d’être le « Pire père, présent -absent ».
A l’opposé, bougon, critique, récriminant, le père se moque de la « mère poule » décrit une fratrie ennemie et violente, déplore l’ingratitude des enfants.
Inconciliables, les points de vue s’opposent.
Dans ces savoureuses joutes oratoires, à l’optimisme inébranlable de maman
répond l’humeur définitivement sombre de Papa.
Soudain, conçu par le fils, annoncé au père par maman plus joyeuse que jamais, « Un plan qui nécessiterait un petit financement » devrait réconcilier les trois protagonistes.
Le suicide de l’enfant finira d’accabler le père dévoilant, comme ébloui, l’amour infini qu’il n’aura pas su témoigner à son enfant.
Dans la mise en scène ciselée de Charles Tordjman, souvent collaborateur de l’écrivain, Christine Murillo et Jean-Pierre Daroussin étincellent.
Elle, perruque claire et barrette, imposante corpulence sous une large tunique à l’effroyable imprimé multicolore, canne expressive, mimiques inimitables, énergie expansive, touchante de fausse naïveté, nous éblouit plus que jamais.
Lui, aussi remarquable en vieux mari grincheux, incarne la maladresse, l’incompréhension avec une absolue humanité jusqu’au pathétique désespoir.
Courte pièce, « Dans le couloir » est portée au sommet par l’interprétation de l’admirable duo.
Oublions vite quelque faiblesses dans le monologue final,
Dans la pure veine grumbérienne,
Rires et émotions conjugués,
Seul triomphe l’impression d’un sans faute théâtral.
Revivifiant et salutaire dans la morosité ambiante.