La voilà thuriféraire de ce « Malade Imaginaire ».
Créée voici un quart de siècle, la mise en scène de Claude Stratz éblouit par sa modernité, sa profondeur, sa justesse, son sens du comique aussi efficace que dénué de toute vulgaire facilité.
L’élégance, osons ce qualificatif « disqualifié », du décor en toile peinte évoquant un riche hôtel particulier du XVIIe et des costumes d’Ezio Toffoluti , tous idéalement illustratifs, constituent sur le plateau un ensemble d’une rare harmonie esthétique, un écrin parfait.
Porté par Guillaume Gallienne, Denis Podalydès, et Clément Bresson dans le rôles principaux.
L’ultime chef d’oeuvre de Molière atteint ici à son apogée.
Assis sur un fauteuil roulant, entouré de rideaux formant cocon, symbole de son enfermement mental,voici Argan, souffreteux et barbu, en couches-culottes et chemise largement ouverte dans le dos, turban vissé sur le chef, châle entortillé autour du cou et des épaules.
Il procède avec délectation au décompte de ses traitements, rechigne, avaricieux, à la dépense.
Le comique s’établit aussitôt, rythmé par le tintement des pièces versées en honoraires, bientôt suivi du son insistant de la clochette agitée accompagnée d’appels désespérés de notre hypocondriaque se croyant abandonné.
Irrésistible.
Étonnant de subtilité, Guillaume Gallienne, campe un Argan d’anthologie, dont le sens de la nuance, les subtilités d’expression, la justesse des pauses, soulignent admirablement tous les traits de caractère : un malade aux défauts méprisables, aux angoisses obsessionnelles, à l’incurable « mélancholia ».
Le voir compter ses pas, écouter les conseils de son notaire véreux, faire le joli coeur avec sa seconde épouse seulement intéressé par son argent, s’emporter injustement contre sa fille, menacer sa jeune enfant Louison, tenir tête à son frère, composent des grands moments de théâtre.
Voilà campé comme jamais notre personnage, riche bourgeois hypocondriaque et méprisable, vulnérable et sordide à la fois.
Cible principale de Molière dans cette comédie : la médecine et les médecins.
Le texte véritablement « assassin » de notre auteur se voit véritablement porté à son nadir par ses interprètes.
A Denis Podalydès, comique à souhait, les rôles successifs de Diafoirus et Purgon.
Méconnaissable sous sa perruque aux longs cheveux noir ébène luisants de crasse, visage noyé dans une immense collerette blanche sur sa longue robe noire, Diafoirus, terreur de son demeuré de rejeton, assume, triomphant, totale ignorance et définitive incompétence.
En Purgon, face à son malade rétif, il donne libre cours à sa fureur, tonne, éructe, gronde menace.
Édifiantes et hilarantes illustrations de l’aide et du réconfort portée aux souffrants.
Tel feu Robert Hirsch, il atteint ici, au génie de la composition burlesque.
Juste faire-valoir de ce trio admirable, Julie Sicard, incarne une Toinette finaude au franc-parler, (moins inspirée dans la fameuse scène du poumon) ; Coraly Zahonero, en Béline, seconde femme d’Argan, cache bien son jeu d’épouse méprisante, bassement intéressée, la jolie Léa Lopez joue Angélique, fille d’Argan, aux côtés de Charlie Fabert, son jeune amant.
Après vingt-cinq années de reprises,
Pleinement justifié, le succès ne se dément pas.
La Comédie Française dans le rayonnement de toute sa gloire.